jeudi, 03 mars 2005

Dans une ville que je ne connais pas

C’est un aéroport. Souvent tout commence ou tout voudrait commencer dans un lieu de départ pour un héros en perdition. Finalement cela ressemble plus à une gare, si l’on excepte les avions. Et après ? C’est arrivé par hasard, le train s’est arrêté dans la gare qui avait des allures d’aéroport, j’ai attendu en me figurant de façon irréelle le spectacle de cette gare impersonnelle de cette ville dont je ne connais pas l’existence, cette ville comme autant d’autres qui me sont inconnues et qui, je décide de l’asserter avec force, par évidence n’existe pas. Je décide de la laisser derrière la vitre, bientôt elle ne sera plus qu’un reflet, demain j’aurais oublié jusqu’à son insignifiance, mais pour l’instant je prends un certain plaisir à imaginer que son existence vient troubler ma vision. Si n’existe que pour moi que ce qui m’est familier, cette gare, cette ville, une fois disparues elles ne seront plus. J’imagine le cauchemar d’une vie entière de l’autre côté de la vitre, le cauchemar d’une vie entière à t’attendre aussi, de l’autre côté du quai là ou la ville s’étend puisque c’est écrit sur la pancarte en bleu et blanc. Maintenant le frisson de cette inconnue qui voudrait me narguer d’exister malgré moi finit par me troubler je voudrais que le train reparte oublier vite qu’autant de chemins, qu’autant de vies je voudrais me départir d’un grand rire, aller au wagon restaurant noyer cette étrange familiarité dans un café standardisé sncf gobelet plastique jaune avec de petites rainures , je voudrais que le train continue sa mort lente jusqu’à Paris, oublier qu’il existe des villes comme celles-ci où tout a des couleurs de rance, où tout s’est figé. Mais le train ne repart pas. Je pense- c’est stupide- que ce sentiment d’étrange a provoqué cet arrêt trop long du train en face de la ville, ville que j’ai méprisé du regard sachant que j’allais l’effacer, je pense que je suis coupable par le sentiment que j’éprouve d’avoir transformé la réalité. Bientôt tous les passagers ont quitté le train et je ne peux plus feindre la somnolence, comme si de rien n’était me dire que comme souvent le temps a été un peu plus long que d’habitude, il s’est étiré. Les altercations devant ma fenêtre entre les passagers et le chef de gare me crient la réalité. Je vais devoir sortir de l’alcôve rassurante, me confronter à la laideur l’angoisse me saisit je voudrais qu’on m‘épargne je ne veux pas descendre je ne veux pas toucher cette ville ni m’en souvenir je pense bientôt que descendre du wagon et palper l’air insupportable qui s’évapore va me rendre fou, je vais mourir de cette ville ses vapeurs comme le scandale que j’enfouis derrière le rideau orange oui il y a des endroits qui ne mènent nulle part. Le chef de gare frappe énergiquement sur la vitre et me fait signe de sortir. J’ai pensé trop fort mon dégoût pour toi ville fantôme. La tête bonhomme du chef de gare dodeline légèrement il murmure je crois entendre Monsieur le train ne repart pas. Je me lève lentement, tout est lourd le ciel est blanc dehors, d’un blanc sale je pense le ciel couvert le ciel couvercle comme si quelqu’un avait fermé cette ville pour ne pas qu’elle contamine le reste. Trois pas et c’est tout de suite l’aventure je pense à l’adjectif sardonique en franchissant la porte sur le quai à présent le nom de la ville ne me quittera plus, je reverrai je le rêverai même tellement je voudrais l’oublier. A pas lents j’imagine comment c’est dehors quel café aux comptoirs jaunâtres m’attendent de l’autre côté de la gare. Je vais quitter l’espace de sécurité qui aurait pu me préserver d’ailleurs. Dehors encore je ne sais pas comment marcher ; d’abord parce que je n’ai rien à faire, je ne sais marcher que vers un but , ensuite parce que se diriger ici n’a aucun sens. Je ne peux pas tourner à droite parce que le bâtiment gris ou longer la place simplement , je ne sais pas. Je cherche des yeux ce qui pourrait être absurdement familier, je pense vous êtes les marionnettes de la ville Z votre théâtre je commence à marcher un frissonnement délicieux m’emporte car ici il n’est plus de témoins, que la bavure de leurs regards dilués par les teintes charbonneuses. Comment marcher. Le personnage W passe, c’est amusant, je voudrais leur mettre des étiquettes, des numéros tellement je les hais de m’imposer leur présence. Si W s’approche encore de moi je ne saurais la nommer. La négation de cet après-midi ne me quitte pas un instant depuis que je suis sorti de la gare, mais W s’approche , elle tourne dans une rue Y, peut-être était-ce un boulevard, tout dépend de votre vision des choses. Je me sais méprisable à ma façon bien sûr, nanti imbu de sa première classe aux fauteuils rouges, à cette pensée je souris. W est au bord de s’approcher dangereusement de moi, je suis étonnée par son visage, peut-être parce que je crois qu’elle aurait dû être de la couleur des bâtiments, une existence à le mesure de ces lieux. W demande du feu, elle relève délicatement une mèche pour se donner une élégance, je suis la mystérieuse inconnue que vous deviez rencontrer sur ce boulevard, dans cette rue, je me dis quelle scène éculée cherche-t-elle à jouer, je pense que tout ceci va s’arrêter mais bien sûr elle fait tomber ses documents dans une feinte maladresse . Je la maudis de m’imposer cela, s’abaisser jusqu’au bitume ramasser ses papiers je la méprise petite provinciale aux frissons de caissière, qu’est-ce que ça vous fait de vous donner des airs trop grands pour vous. J’étais au point de la quitter quand elle m’a dit Monsieur vous êtes le phénix de ces bois, c’est une fable, vous vous souvenez ? J’ai vaguement acquiescé, j’ai récité la suite machinalement, puis elle m’a dit ce que j’avais envie d’entendre depuis longtemps, elle a dit des choses que jamais je n’avais entendu, longtemps nous sommes restés debout je regardais le trottoir ne pas se souvenir de son visage je me suis dit pour me fuir que le temps s’étirait encore une fois, elle a pris ma main elle m’a conduit jusque dans un parc je n’ai pas su répondre à ce qu’elle était nous avons marché j’ai même fini par reconnaître certains lieux puis elle a dit c’est étrange je pourrais vous emmener chez moi nous ferions l’amour à même le sol pour se faire croire que l’on a pas pu attendre, que nos corps exultent puis vous repartiriez dans votre train avec vos mains de voyageur vous penseriez que ce n’est rien, que votre image ne sera pas entachée par moi puisque vos actes ici n’ont pas d’alibi. Encore une de ces fois j’étais au bord de la saisir quand elle s’est enfui de plus belle à défaut d’une lettre j’aurais voulu mettre un numéro sur elle, la sauver d’ici, peut-être aurions-nous été bons amis, je l’aurais appelé de temps en temps pour prendre des nouvelles, elle aurait visité nos appartements pendant ses congés peut-être même plus loin nous serions nous attachés l’un à l’autre sous les regards ébahis de nos amis nous aurions raconté notre rencontre je la poursuis je crie mademoiselle attendez mon attaché case cogne mes tibias à chaque foulée elle a l’avantage de l’espace elle tourne et bifurque finalement je la retrouve plus haut elle me regarde elle dit vous savez les amoureux n’ont jamais le temps elle dit regardez-moi bien car demain je n’existe pas, elle a compris, tout, elle a même sûrement imaginé ma mésaventure, l’errance le dégoût, elle sait tout peut-être même en est-elle responsable un instant je l’imagine arrêter le train elle finit par disparaître dans une rue plus loin encore, alors je cours jusqu’à la gare je pense tout ceci n’existe pas puisque tu en es seul témoin encore la gare est là je m’engouffre dans le premier train pourquoi ne l’ai-je pas fait plus tôt, peu importe ou je vais une autre ville-fantôme avec une autre fille la gare le panneau bleu et blanc tout disparaît bientôt comme je l’avais espéré plus tôt, les amoureux n’ont j amais le temps.

Elsa F.O

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