dimanche, 22 mai 2005

Caresse son sanglot

medium_dscn0983.jpgJe te parles de ce vieux voisin strict que j’ai entendu appelé son chien « Choupie », c’est, je te l’explique sa part d’enfance. Tu ris et je te raconte comme j’ai regardé son visage, comme je lui ai volé, à son insu, ce moment de tendresse. Ce voisin est strict et laid et con. Je te dis « là, il m’offre ce qui a passé depuis longtemps, il m’a plongé dans le spleen ». Tu passes ta main dans mes cheveux, a envie de me secouer, tu veux que je sorte le « Choupie » de mon sac.
Tu sais maintenant que la lettre prune ne suffie pas, qu’elle restera fermée. J’entend presque couler ton sanglot, je le devine qui se faufile sur tes joues. C’est un peu comme la fin de l’été ces sanglots, notre mousson. Tu sembles devoir t’en accommoder, vivre avec. Demain, sensiblement à la même heure, debout derrière cette même porte, je viendrais les écouter. Ils s’immiscent en moi, font ton écho. Je t’appelle alors doucement au travers de ce halot blanc. Toujours un peu plus fort que ton souffle tassé par tes larmes. Voilà que tu pleurniches à présent, te mouches, puis, tu tues ton calme et reprends ta tristesse méthodique. C’est bien ce côté régulier, presque scolaire, qui m’inquiète. J’essaye de m’y faire un espace, de passer entre les gouttes. Je ne peux pas te dire à quel point tu es belle quand tu pleures, comme tu es magnifique. La porte, je la pousse doucement, avec une infinie lenteur. Comme si en l’ouvrant brusquement je pouvais te casser, c’est un peu ce que je crains. Tu deviens ainsi aussi mon habitude, ma douceur de toi qui pleures sur toi pour toi. C’est ton ombre, ta magnifique durassienne. Après la porte tu vois mon visage, et moi je voie ta petite mine renfrognée, tes adorables joues gonflées et ta peau qui sens le sel. Tu me regardes d’un air désolé et amoureux. Tu me regardes désolé d’amour. Je crois et j’aime le croire. Je ne sais jamais à quel moment je dois te laisser, je veux dire à quel moment cela peut te faire le plus de bien. Peut-être lorsque tes larmes se remettent à couler. Il est à toi aussi, tu sais, ce moment où je m’éloigne derrière ma porte. Il est à toi ce moment où je m’envole, où j’explose parfois dans mon silence glaçant. Il est à toi, je veux te le dire ce ressentiment. Je te raconterais comment je pars courir, couper du bois ou fumer une cigarette que je ne sens pas. Il faudra que je te raconte, ma petite pleurnicharde comment je pense à toi dans ces moments là. Après tu es si calme, puis peu à peu toi même. Ou toi comme je te connais, te reconnais. Encore un petit peu et tu m’embrasses. La guerre est finie, la porte vole en éclat.

Le problème c’est l’habitude. Elle forge. Fait prendre forme. Donne envie de tuer son inéluctabilité. Je vois bien que ces moments me rattrapent maintenant le soir, qu’ils deviennent vivant, font parti de mon quotidien. Je crois que c’est peut-être, mon petit cœur, ce que l’on appelle la haine.

Matthieu Lefranc

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