samedi, 08 avril 2006
La jeunesse n’est qu’un mot (d'actualité?)
« A chaque âge ses plaisirs » ; voilà l’adage souvent utilisé pour justifier l’insouciance reprochée à la jeunesse. Pourtant, si l’on parle des jeunes comme d’un groupe homogène structuré, on peut se demander ce qui unifie la jeunesse. Quand Bourdieu dit, non sans provocation, que « la jeunesse n’est qu’un mot », il soulève une interrogation : que désigne-t-on par la « jeunesse » ?
Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Michel Foucault, il existe en effet un hiatus entre « les mots et les choses » : si le mot fige une réalité, cela est ici d’autant moins évident que l’essence de cette réalité est d’être en évolution. Dans quelle mesure la jeunesse peut-elle se définir de manière qualitative, sinon de manière quantitative ? La division statistique, qui apporte une tranche précise, les 15-25 ans, révèle plus de clivages qu’elle ne donne une définition de la jeunesse.
S’il apparaît que la jeunesse n’est qu’un mot au sens où elle est relative à une époque, et objet d’enjeux de lutte plus que réalité palpable, il semblerait toutefois qu’il existe au-delà de la notion d’âge transitoire et de jeunesse statistique, une survivance du concept de jeunesse, certes romanesque, mais peut-être plus révélateur de ce qui lui est propre.
Derrière cette formule, « la jeunesse n’est qu’un mot », qui pourrait d’ailleurs se lire comme une reprise détournée d’un poème d’Aragon, « L’amour qui n’est pas un mot », Bourdieu cherche à mettre en évidence la relativité de notion de jeunesse ainsi que les enjeux implicites qui incitent à définir qui est jeune et qui ne l’est pas. La division des âges, si elle est selon Bourdieu, arbitraire, participe à tout le moins de clivages.
En premier lieu, il faut entendre le propos de Bourdieu dans son contexte : au même titre que l’opinion publique est un artefact, la jeunesse n’a pas de substance, de réalité en elle-même. Dans l’article éponyme, entretien de 1978 et repris dans Questions de sociologie, il opère une comparaison avec le paradoxe de Pareto : on est toujours le « vieux » ou le « jeune » de quelqu’un. Par ailleurs, il faut relativiser la notion de « jeunesse » par rapport à l’époque où celle-ci est définie. Chez Aristote, l’homme atteint un âge mûr où il peut faire de la politique à soixante ans, et n’est sage qu’à quatre-vingt ans. La division des âges est indissociable de cette relativité temporelle. S’il serait inexact de ne pas reconnaître qu’il existe un consensus autour de la tranche d’âge des « jeunes », correspondant en fait à la définition statistique des 15-25 ans, parfois réduite aux 18-25 ans, souvent élargie aux 15-30 ans, au vu de l’allongement de la durée des études, de l’espérance de vie et de certains comportements médians ou parfois au-delà de trente ans on semble avoir affaire aux mêmes comportements, la jeunesse serait alors plus un jugement .
Pourtant, si l’on peut se demander si la jeunesse en tant que recherche et construction de soi est un « travail », il est sûr que certains jeunes travaillent et d’autres pas : là où Bourdieu refuse de voir derrière le terme de « jeunesse » un groupe homogène, c’est justement parce qu’entre un jeune qui commence à travailler à quinze ans et un jeune qui fait encore des études, il ne semble y avoir aucun point commun sinon l’âge : peut-on considérer que l’âge est une caractéristique structurante des comportements ? Pour autant, s’il n’existe pas de classe homogène, de « jeunesse » au singulier, on pourrait plutôt parler de « jeunesses » comme s’intitule d’ailleurs le dossier paru dans Marianne, n°409, de la semaine du 19 au 25 Février 2005, « Enquête sur les deux jeunesses françaises », qui met en évidence le fait qu’il existe plutôt, non pas une jeunesse mais deux, scindées par des inégalités scolaires et sociales. Il existe une idéologie de la jeunesse, phénomène aujourd’hui qualifié de « jeunisme » qui consiste à glorifier une forme de virginité du corps et de l’esprit, voisine d’un idéal de pureté et largement véhiculée par les médias. L’originalité de la pensée de Bourdieu est de montrer que cette valorisation esthétique, physique de la jeunesse, cette volonté de porter aux nues une forme d’insouciance voire de superficialité qui serait justement le propre de la jeunesse n’existe pas uniquement aux dépends des autres classes d’âge, quand bien même cette glorification serait une forme de violence symbolique. Si l’on réserve l’insouciance à la jeunesse, c’est aussi pour mieux réserver aux classes d’âge plus mûres, plus aguerries, des qualités comme la sagesse, l’expérience et par là une aptitude à s’accaparer le pouvoir. En ce sens, ce n’est pas vouloir nier l’existence de la jeunesse que de dire qu’elle n’est qu’un mot, mais plutôt souligner que la division des âges est surtout construite parce qu’ enjeu de luttes plus que donnée objective.
En deuxième lieu, si l’on peut donc considérer la jeunesse comme un flou autant statistique que verbal qui se définirait finalement plus par élimination, un « no man’s land », il n’en demeure pas moins que ce champ lexical, « la jeunesse », « les jeunes », « une bande de jeunes », relève d’une construction idéologique précise. En effet, s’il faut s’attarder sur cette distinction entre construit social et donnée objective, pour « sortir du sens commun », c’est parce que, comme le souligne Patrick Champagne, lui-même élève et collaborateur de Bourdieu, dans son ouvrage Médias et traitement des problèmes sociaux, l’emploi qui est fait des « jeunes », notamment dans la presse ou la télévision, relève d’un champ lexical relatif à des clivages et des sous-entendus, « discours qui tend à renforcer les opinions de M. Tout le monde. » selon P. Champagne. On parle des « jeunes » comme d’une classe sociale qui aurait des valeurs et des comportements communs. Ce discours, caractéristique d’une idéologie qui vise à opérer une forme de marginalisation insidieuse, aboutit à des aberrations linguistiques telles que « un jeune des quartiers », expression vide de sens mais qui produit une image précise sur le public.
Enfin, s’il existe un consensus latent autour de ce que serait la jeunesse, entériné par des institutions telles que la Brigade de protection de la jeunesse ou des notions juridiques comme l’émancipation ou la majorité sexuelle, droits qui confèrent à l’existence d’un stade intermédiaire où, sans avoir atteint la majorité on n’appartient plus à l’enfance, introduit une notion de responsabilité relative sur certains points, L’état de jeunesse semble d’autant plus flou et mouvant que l’on voit aujourd’hui repoussées les limites au delà de la trentaine, ce qui laisserait penser que la jeunesse est plus un esprit, un mode de vie qu’une tranche définie. La génération proclamée « gloubi-boulga », complexe de Peter Pan moderne relatif aux trentenaires nostalgiques réfugiés dans une exaltation de la culture musicale et télévisuelle de leur jeunesse. Il existe néanmoins, quand bien même la limite serait ténue, un stade ou la qualification de jeunesse pour un individu deviendrait anecdotique ou ironique, « ne plus être de première jeunesse, de toute jeunesse ». La vieillesse serait plus facile à définir que la jeunesse au sens où elle se caractérise par une dégénérescence physique évidente. On pourrait cependant faire le même reproche à la tranche des « seniors » ; catégorie qui semble aussi unifiée que la « jeunesse » et participant au même titre d’une imagerie précise. Mais il n’existe, de la même manière, aucun lien réel entre une personne âgée en situation précaire et une personne âgée qui jouit d’un patrimoine et profite de sa retraite.
Il y a donc une distinction à faire entre la jeunesse statistique –soit les 15-25 ans- qui apparaît certes discutable, arbitraire et relative mais consensuelle, et le concept de jeunesse, en ce qui la définit, la caractérise. S’il faut aussi se garder de confondre les caractéristiques de la jeunesse, les qualités qu’on lui attribue, et son essence ; l’aspect romanesque, quasi-mythique qui entoure ce concept, le « champ des possibles » qu’elle est réellement, et c’est peut-être en cela que, si elle n’est qu’un mot, lui survivent des caractéristiques qui l’unifie.
Si la jeunesse n’est qu’un mot, il ne faut pas négliger tout l’aspect implicite qui connote ce concept : le caractère mythique de le jeunesse tient pour beaucoup à la façon dont elle est définie aujourd’hui.
On parlera dans un premier temps pour la jeunesse de « l’âge des possibles », quand tout est encore à faire. Par ailleurs, on lui reconnaît aujourd’hui cette qualité de phase transitoire, de transformation, qui se rapprocherait de l’adolescence, même si ce terme est plus connoté par cette transformation, quand la jeunesse exprimerait une ascension. Le consensus autour de l’insouciance, de la recherche de soi, du passage de l’état d’enfant à l’âge adulte s’illustre par exemple dans le livre de Françoise Dolto, Le complexe du homard ou dans le roman Sa Majesté des mouches. L’ouvrage de Dolto a permis de populariser l’idée que l’adolescence, si elle n’englobe pas à proprement parler le terme de jeunesse s’y rapporte largement, est aussi une recherche des limites et caractéristique d’une période de mal-être. Cette recherche semblerait être sinon une exigence, du moins un atout de la jeunesse. Par là, qu’exige-t-on de la jeunesse, sinon le devoir de mémoire ? Pour reprendre une citation de Courteline, « Il vaut mieux gâcher sa jeunesse que de n’en rien faire du tout. », il existe dans l’imaginaire collectif une recherche des limites, de l’insouciance qui ne serait allouée, et par là même presque exigée qu’à la jeunesse. En ce sens, une jeunesse conformiste pourrait ne plus être tout à fait jeunesse. Cette exigence apparaît à tout le moins participer de cette imagerie romantique, du mythe, qui comme tout mythe possède ses icônes. De Rimbaud à James Dean pour ne citer qu’eux, on semble reconnaître aux jeunesses consumées un certain panache romantique. Rimbaud illustre par là de manière très forte la jeunesse, « l’éclatant désastre », qu’il définit lui-même dans Illuminations, Jeunesse 3, « Vingt ans » : « Ah ! l’égoïsme infini de l’adolescence, l’optimisme studieux ! », vers moins connu qui corrobore le fameux « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ». A l’inverse, une jeunesse prometteuse, si elle est alors dépourvue du romantisme des génies foudroyés, ne perd par sa qualité noble, hautement nostalgique, empreinte d’une certaine majesté comme l’exprime le seul titre de la biographie de Pierre Péan sur François Mitterrand, Une jeunesse française.
Il existerait donc, sinon une essence de la jeunesse, à tout le moins des caractéristiques, certes diffuses mais communes à celle-ci. Cette symbolique s’exprime fort bien dans la « Lettre à la jeunesse » d’Emile Zola, publiée en 1897 à l’occasion de l’affaire Dreyfus. S’il commence par s’adresser aux « jeunes gens », sa lettre prend le chemin d’une harangue allégorique, « Ô jeunesse, jeunesse ! Je t’en supplie, songe à la grande besogne qui t’attend, tu es l’ouvrière future, tu vas jeter les assises du siècle prochain. […] jeunesse, jeunesse ! Souviens-toi des souffrances que tes pères ont enduré […] » Cet appel, qui semble souligner l’existence d’une unité au moins idéologique -fût-elle la seule- trouve son pendant contemporain dans un titre du groupe anarchiste des années 80 Les Béruriers Noirs, « La jeunesse emmerde le Front National. », slogan qui trouve lui-même écho dans la forte mobilisation de la jeunesse lors des manifestations du 21 Avril 2002
Ainsi, si le terme de jeunesse ne semble pas recouvrir une classe sociale, au vu des disparités sociales qui la divisent bien plus que l’âge ne l’unifie, la notion de « choc biographique » élaborée par Henri Pentecouteau dans sa thèse sur le « Devenir Bretonnant » en 2002, semble expliquer pour partie l’absence actuelle de grand mouvement unificateur. Le « choc biographique » serait en effet le propre de certaines classes d’âge qui, fort d’une expérience marquante telle que la guerre, ou pour prendre des exemples plus concrets, la guerre d’Algérie ou Mai 68, seraient apparue comme « une jeunesse » à un moment donné : si les disparités sociales ne disparaissent pas pour autant, il demeure néanmoins un événement qui structure les actes et les destins d’une génération : en ce sens, on peut parler d’une génération 68, moment de l’Histoire ou une classe se pose en refus de l’ordre social. Avec toute la précaution qui s’impose lorsque l’on s’essaie à une analyse présente, il semblerait - sans tomber dans le poncife du « no future » qui existait déjà du temps de Musset, le « mal du siècle » - que l’absence véritable revendication ou même de « choc biographique » soit l’explication d’une difficulté à définir une « jeunesse » qui pourrait s’identifier à une lutte ou à un événement particulier. Le seul « choc biographique » identifiable, qui n’en est pas réellement un parce qu’il n’a pas, a posteriori, de réelle ampleur, quand bien même la jeunesse se définit souvent par rapport à lui, le 21 Avril 2002, date ou Jean-Marie Le Pen, leader du Front National, atteint le second tour de la présidentielle. Ainsi, le 21 Avril 2002, s’il semble unifier une partie de la jeunesse à un moment donné, ne semble pas avoir a posteriori plus d’ampleur que les J.M.J ou les rave parties. Dès lors, la jeunesse d’aujourd’hui apparaîtrait effectivement au vu des disparités sociales et scolaires et de l’absence de mouvement ou d’idéologie unificatrice, comme un mot sans existence réelle.
Pourtant, s’esquisse un paradoxe au sein de cette notion de « choc biographique », événement, expérience qui pouvait à un moment permettre à la jeunesse d’apparaître comme un seul homme, à savoir que l’expérience, serait ce qui sépare la jeunesse de la maturité ou de la sagesse. Dans cette approche, on peut se demander dans quelle mesure l’expérience « tuerait » la jeunesse. La préface d’Aden Arabie écrite par un Jean-Paul Sartre amer qui porte un regard sur la jeunesse de sa génération, se pose comme une prétérition provocatrice : « Et puis nous voilà vieux. Nous avons tant de fois trahi notre jeunesse qu’il est simplement décent de la passer sous silence. […] Vingt ans, oui, j’ai du les avoir, mais j’en ai cinquante-cinq aujourd’hui et je n’oserai pas écrire : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » Cette phrase donne une perspective à la fois ingrate et amère de la perception d’une jeunesse : celle de Sartre, comme celles de beaucoup d’autres, s’est construite de pair avec un idéal, une croyance en des idées. Ceci semble apparaître encore comme un motif structurant de la jeunesse : celle de croire en des idées et en la possibilité de leurs réalisations. Si l’on reprend le concept de « perfectibilité de l’homme » de Rousseau, on peut se demander si la jeunesse tire profit ou du moins devrait tirer profit non seulement des découvertes, du savoir et de l’expérience, mais encore de toutes les errances de ses aînés. Par là, on peut s’interroger : après l’effondrement des grandes idéologies au 20e, que reste-t-il à la jeunesse sinon de prendre acte des échecs la précédant ? Comment la jeunesse peut-elle tenter, sinon dans une fuite complaisante vers l’hédonisme, d’être insouciante ou férue de conviction ? Dans un documentaire réalisé par Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat, dont il est l’objet, Bourdieu dit lui-même : « Ce qui m’intéresse encore aujourd’hui, malgré tout, c’est de travailler avec la jeunesse, avec cette jeunesse, qui a des rêves et qui veut les réaliser. Je suis là pour les aider à mener à bien ces rêves. »
En conclusion, il apparaîtrait que comme « l’amour qui n’est pas un mot » mais une sensation plus diffuse comme l’illustre le poème d’Aragon, la jeunesse ne soit ni une réalité ni un mot, mais un état d’esprit ; que ses pères s’inquiètent pour elle autant qu’elle ne s’inquiète de son avenir, pour reprendre Nietzsche : « l’homme peut-il définir le propre de l’homme ? », la jeunesse certes alerte de son temps et consciente de son devoir de mémoire, en restant sourde aux griefs qu’on lui porte et qu’on lui a toujours porté, qui pourrait, mieux qu’elle-même, la définir ? Dans l’émission « Cultures et dépendances » du 23 Février 2005, où étaient invités Alain Touraine, Edgar Morin et Georges Steiner, ce dernier parlait de la jeunesse en ces termes : « L’espoir est une grande erreur magnifique. Si l’on ne laisse pas ça à la jeunesse, que leur laisse-t-on ? »
E O
15:05 Publié dans - Elsa O., De vous à nous | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture
Commentaires
PUIS JE CONNAITRE L OUVRAGE DE BOURDIEU DONT IL EST FAIT REFERENCE ICI?
merci
Ecrit par : tempier | mercredi, 12 septembre 2007
Bonjour,
Tout comme tempier ce texte m'a interessé; serait-il possible d'avaoir une bibliographie?
Merci!
Ecrit par : enzo | samedi, 16 février 2008
Bonjour, serait-il possible d'avoir une bibliographie. MErci
Ecrit par : Taly | mercredi, 01 juillet 2009
Il s'agit en réalité d'un entretien avec Anne-Marie Métaillé paru dans Les jeunes et le premier emploi, Paris, Association des ages, 1978. Repris dans Questions de sociologie, éditions de minuit, 1984.
Il suffit de taper "la jeunesse n'est qu'un mot Pierre Bourdieu" dans votre moteur de recherche et vous tomberez sur l'entretien en question ...
Ecrit par : Hiha | samedi, 19 septembre 2009
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