samedi, 21 octobre 2006

Anthologie des correspondances névrotiques - Chapitre III

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Ou une lettre d'adieu pathétique 

 

 Il est des poésies d’un temps nouveau qu’on ne saurait oublier. Il est de ces rêves qui vous suivent à la trace, comme happé par le remords, dans l’impasse d’être réalisé. Mon petit rêve si cher à moi, une meurtrissure le long d’un fossé, souvent tu me reviens. De même, il est poésie rêvée au creux de ta peau affleurée, un souffle, quelque chose ne tient plus en moi. Dans la nuit vous m’emportez encore: je vous rêve c’est idiot à défaut de ne pouvoir plus vous saisir, évanescente, jamais atteinte, toujours dans la pause. Ailleurs cette fois il pleut je cours murmurant vos initiales. Des belles-de-jour relèvent les jardins pareils à certains de vos mots, elles jaillissent dans l’instant, c’est encore votre peau que je sens ici mieux: je voudrais la deviner. Plus tard, ailleurs sourdent les effluves d’un autre temps, souvent je pense à vous qui m’oubliez, je me souviens que vous m’oubliez, je me souviens que vous n’avez jamais su, ce que vous n’avez jamais su voir, voulu entendre. Je pense plus vite vous m’oublierez, plus longtemps je me souviendrai de vos mains blanches.

 

L’été à la lueur des phalènes, elle est toujours la même. Belle-de-nuit luminescente, quand bien même cliché éculé, souvent brune, insaisissable bien sûr, perspective fuyante toujours. Au début je m’attarde sur son regard, je creuse le contour de ses seins à peine dessinés sous sa robe, ses reins. Elle a la beauté blanche des anorexiques, ses formes graciles se devinent comme naissantes et mourrantes à la fois, ses os tracent des lignes droites et rigides qui voudraient se briser. Elle disparaît ensuite au détour d’un angle, au bord de la rupture où sa longueur s’étend, et je finis par ne faire que la chercher au détour des autres. Ils deviennent scandales de n’être pas elle, quand bientôt elle réapparaît, déjà elle sent mon regard qui la possède, à chaque fois comme la première fois, je lui parle de vodka-cerise et de Martini-olive, tout prétexte banal a sa grande cause. Elle finit par se départir d’un grand rire à faire pâlir mon cynisme de grand échalas, alors que je commence par croquer délicieusement sa gorge délicate du bout des lèvres, j’oublie de dire comment, combien, à quel point ses lèvres pomme-cannelle, je dis excusez-moi follement elle dit embrassez-moi du peu, la sentir trembler sous mes mains, tout va plus vite, je sais la réinventer tout en priant qu’elle ne sache pas qui je suis, elle ne veut pas savoir mes antécédents de jeune mécréant en chasse comme je ne veux pas connaître la marque de son pull ni l’odeur de son appartement, qu’elle se tienne là, céleste et violente. Il y a quelque chose de trouble, quelque chose de trop, un homme nous effleure tandis qu’elle voudrait nous cacher, enfin madame, le connaissez-vous ? Elle rit de mes formules obséquieuses, elle ne sait pas répondre, pourquoi revenir à de si basses considérations, elle concède qu’ils sont venus ensemble à demi-mot bien sûr le regard craintif encore plus délicieuse elle ne pourrait pas, à croire qu’elle sait y faire pour jouer le naturel virginal, être celle qu’on embrasse sur les yeux. Oisif et brutal, je me suis saisis d’elle comme on commet un casse.

 

Plus tard, d’autres matins, d’autres soirs, elle est là, elle ne porte plus sa robe blanche, elle a échappé ses deux yeux rapaces et rieurs loin de moi, elle s’est affadie, quelque chose s’est tu ; le silence contre tout ce qui pourrait l’atteindre. Elle dit qu’elle ne se souvient pas, qu’elle a oublié comment, combien à quel point, tout ça, elle a oublié. Je ne cherche plus à convaincre, convalescent, peut-être, con, certainement, je voudrais une dernière fois me confondre au devant d’elle, à travers elle, tout en dedans, nu, pour qu’elle me comprenne, mon cœur familier, ingrate, t’en souviens-tu ?

 

Elle a écouté patiemment puis je crois qu’elle a dit la vie est trop courte pour certains qui savent la saisir. Elle a dit ça en déchirant l’emballage du sucre, avant de faire prestement ses bagages cers celui qui l’avait porté à moi, elle a dit encore, une dernière fois, la vie est trop courte pour ces considérations-là. Je t’appelle, prends soin des enfants et puis c’est tout.

 

A toujours vouloir partir l’on s’épuise. De vous à moi vous avez mis quelques milliers de kilomètres, des correspondances, matérialisons la distance. Parfois bouffi de larmes je finis par sourire, je vous porte en moi, c’est comme cela, pas autrement. Que vous soyez ailleurs, certes, je ne pourrai m’en défendre. Que vous ne soyez plus, passons cela encore, vous serez à travers moi ce que vous m’avez laissé malgré vous, à votre corps défendant, vos miettes de reniement vivace, une trace. Encore vous réapparaissez, furtivement, vous m’épuisez encore de vos simples mots, vous tentez de plaire, soit. La fierté est sûrement le seul de nos chemins, tendre et leste, droit bien sûr parce que comme il se doit d’être, évident, nous n’irons pas jusque là, là où nous sommes jetés.

 

E O. 2004

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