vendredi, 27 octobre 2006

Des clameurs andalouses - L'échappée belle 4

medium_di53.2.jpgAu détour des rues nous marchons sur le côté, tu portes encore cette fichue robe impossible et rouge, bien sûr, toujours de circonstance la maudite inconstante, ton rire perle doucement cette fois, comme pour mentir le paisible du soir. Au loin vers le vieux village on entend pourtant percer quelques bruits festifs.

Ce matin nous avons marché longtemps, tu avais les cernes bistres et longs, prolongés sur tes joues, tu avais pleuré, tu ne savais plus, tu demandais encore, incessamment comme une longue complainte, comment pourquoi, qu’est-ce que nous sommes venues chercher, tu disais d’une voix qui tressaille mais enfin je ne comprends pas ce qui nous fait arriver ici, dans le silence, tout est si solennel, tout me rattrape et tu ne sais plus me faire fuir. J’ai pris ta main et nous avons couru vite, il fallait épuiser cette tristesse, celle qui s’arrêtait devait mourir pour l’autre aussi j’ai couru longtemps et tu vacillais derrière moi, je sentais ton souffle coupé mais aussi ta main serrée comme du défi. Enfin nous sommes arrivées dans la ville, il faisait une chaleur qui étouffe, tes yeux se plissaient sous les éclats de la route blanchie par le soleil insupportable, la terre battue se collait à nos jambes humides de sueur d’avoir couru jusqu’ici. Enfin, la petite boutique ; tu n’y crois plus qu’il y ait des gens ici, tu penses que c’est un village fantôme que tout est mort, que j’ai voulu trouver une Atlantide qui te fasse sentir ta seule présence comme un rêve, la petite boutique c’est une vieille femme dedans, tu essayes des chaussures de flamenco, la saveur première revient enfin, je suis apaisée et lasse de tes humeurs indociles, tu t’es jetée comme une gamine assoiffée par terre, tu as essayé des chaussures, des tas, des rouges et noires surtout au milieu du magasin, à même le sol poussiéreux, tu passais frénétiquement les boucles, tu faisais claquer par terre que ça fasse bien du bruit, que ça claque bien comme les danseuses, comme nous, tu disais. Je souriais un peu, nous sommes sorties avec ta robe rouge impossible et nos chaussures comme des imposteurs de fortune, adios senorita, tu marchais sur les trottoirs pour que ça claque bien fort, inlassablement tu faisais le bruit les chaussures encore, pour entendre l’écho. Le soir alors la gaîté revenue tu espérais que nous allions vers les lumières du vieux village dont on entendait sourdre la rumeur au fond, tu marchais vite, devant moi, tu trépignais d’impatience, bien sûr tu avais mal aux pieds d’avoir tant sauté, tu avais une faim de loup tu disais, une faim d’andalouse, une soif des hommes qu’il y avait là-haut, la robe rouge impossible ce n’était pas pour eux, bien sûr, c’était pour leur rire à la face leurs regards étranglés du désir sale et vil, sur la route encore tu te retournais vers ta complice, on claquait des mains ! hombre ! je ne pouvais que céder à toi, à tes regards de langueur facétieuse, tes œillades volées . Nous avons bu beaucoup là-haut dans le vieux village, je t’ai perdue dans les rues, tu courais en criant mon nom, parfois tu m’appelais Carmelita pour qu’on y soit encore un peu plus, tu passais dans les bras des uns, des autres sans jamais t’arrêter, l’alcool me rendait mélancolique et j’essayais de te suivre dans ta course folle, les yeux brillaient de plaisir innocent, tout souffrait encore maladivement l’été au plus haut, tu finis par te lasser de toutes ces mains prêtes à te saisir, c’était délicieux pourtant, ici et là des étreintes esquivées pour finir sur la route élancée à la mer je courais devant toi cette fois, sans nos chaussures dans la nuit. Nous avons dormi sur le bord, un instant nous sommes tombées d’épuisement, tu dormais dans mes bras, je grelottais un peu malgré ta frêle chaleur, je priais en moi-même pour que la pluie ne vint pas, pour que rien ne nous rattrape, personne ici, dérobée à ton ombre, à tes silences de quand nous étions encore dans le sale de l’habitude, ma petite précieuse convalescente, tu dormais enfin du sommeil du Juste après avoir exulté, vomi le monde qui t’avait trahi là-bas, tu avais craché tout dans la ville andalouse, la ville andalouse, juste au dessus de nous, de laquelle nous parvenaient encore le songe d’une berceuse, le long sanglot de la musique, presque le silence retrouvé après le vacarme des souliers claqués de part et d’autre qui faisaient comme fumée autour de nous, ta tignasse poussiéreuse, demain, à la mer.

Elsa O. 2005

 

 

 

Commentaires

Un beau texte...

Ecrit par : Cleopucca | mercredi, 21 février 2007

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