dimanche, 08 juillet 2007

Anthologie des correspondances névrotiques - Chapitre I

 

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                         Se jeter nu dans les draps d’une chambre d’ hôtel. Bien vite, surtout. J’ai plongé dedans, ça sentait quelque chose comme la fraîcheur, ça sentait des images qu’on a mis dans ma tête alors que je ne me souviens pas les avoir vécues, le grand drap blanc qui met du temps à retomber, gonflé par l’air pur, inconsumable. De grands draps blancs dans une grande chambre lumineuse, peut-être une tasse de café Grand-Mère vient parasiter le décor mais pour une fois je ne m’en souviens pas. La béatitude, quoi. Voilà bien longtemps que je suis là. Jeté dans les draps de l’hôtel, je sais qu’il ne faut pas attendre. J’ai précisé que je ne voulais pas qu’on sache la nature du lieu ou je me rendais pour la bonne raison que j’ai décidé une fois pour toutes de m’ériger en homme romanesque. Cela de  plus pour ma postérité. Car il faut bien que j’y travaille.  Des gens qui partent tous les jours pour diverses raisons dans des lieux obscurs, d’autres moins. Pas de quoi se jeter contre les murs. Moi je me jette juste dans les draps soyeux d’un hôtel luxueux, ça oui, j’en suis presque gâteux, longtemps j’ai conspué le retour aux choses simples, maintenant je me régale avec des draps vides, j’en bégaye de béatitude, vides et frais c’est ça surtout,  libérés de ta chaleur moite, dieu m’en garde ,bien loin, voilà : c’est comme ça que je voyais les choses. Je folâtre dans des draps quand tout le monde me croit mort, ou pire, échoué sur une plage, marchant seul sous une pluie battante , des questions terribles me crevant le cœur, parti réfléchir. Je ne me lasse pas de cette dernière fantaisie. Car je suis fantasque aussi. J’ai bien joué le drame, je suis un sombre plaisantin, c’est pourquoi ajouté aux draps la jouissance de savoir orchestré mon petit départ comme un chef, j’ai laissé ma trace comme il fallait, là où je ne suis plus on parle encore de moi, voilà qui n’a de cesse de me réjouir. J’adore peaufiner les préparatifs. Je suis un homme du détail. Qu’on s’en souvienne.

         Il pleut dehors, ce qui me procure toujours une sensation  plus agréable, encore une image imprimée qui me fait croire que j’ai toujours adoré ou rêvé d’y être,  me blottir dans les draps avec le spectacle de l’orage, je suis béat comme un toucan, tu m’en diras tant. De toute façon j’ai bien fait de ne pas t’emmener, tu n’aimais rien, jamais,  sauf moi , c’était justement l’ennui. Me voilà content. Tout à l’heure peut-être j’irai boire un verre, ce sera différent enfin, je ne connaîtrais rien, je regarderai la porte qui existe en me disant « une porte »,  tout sera simple , et je me verrai en train d’ouvrir la porte pour savoir ce qu’il y a derrière, je serai vraiment moi, un homme qui ouvre une porte,  une fois, tu te souviens de ça,  petite bécasse. Il me vient parfois quand je te regarde que je suis né fatigué. C’est sinistre ou non plutôt ça me rappelle que je sais pourquoi nous ne vieillirons pas ensemble,  de toute façon tu ne relèves pas la référence , ça c’est sûr, je ne sais pas pourquoi je persiste à faire dans la dentelle pour instiller une once de subtilité dans nos conversations, finalement il n’y a que moi qui y crois, tu ne fais que passer à côté de tout, c’est pire ; en fait le meilleur c’est  encore que tu n’en ai pas conscience. Ca ajoute au comique que je suis . Mon premier credo : Bonheur à l’imbécile, béatitude à l’homme libre. Ca nous résume tous deux, je sais, n’applaudis pas, j’ai toujours été un homme à formules. Un grand homme.

        Aussi je me félicite : voilà qui est heureux. Les draps blancs, mon esprit gâteux qui savoure le moelleux du tissu, je suis enveloppé, je pense que tout à l’heure en allant boire un verre il fera froid, il pleuvra encore, et cela me fait aimer ce drap et cette chaleur  plus que tout. Tu te souviens Elise,  ta manière sournoise de confiner à l’empêchement :  trop tard pour dormir,  trop tôt pour manger,  ma petite tarte.  Je pense à faire un gâteau. Je veillerai bien à engloutir goulûment toute la pâte et à n’en laisser rien surtout, tu n’es pas là pour le faire cuire, de toute façon avec toi tout est trop cuit,  consumé, en fait rien n’a de saveur, tu es comme le saladier du gâteau que je lèche avec échec :  c’est toujours trop peu. Mon petit chou, je t’ai laissé de quoi  te morfondre, je n’en peux plus de rire en imaginant ta tête boursouflée et ton nez retroussé à la lecture de ma lettre. Ta laideur sournoise de femme sèche te va aussi bien au naturel. Surtout je vais veiller à bien faire tout ce dont j’ai envie,  je bénis ce silence et la fraîcheur des draps encore une fois. Qu’il est bon de goûter à ton absence, un vrai délice, une bouffée délirante. Ce soir dans ma chambre je poserai sûrement mes nouveaux effets que j’ai acheté tout à l’heure,   que j’ai mis deux bonnes heures à  choisir pour ma petite personne, brosse à dent et serviette, la couleur, la texture, le bonheur du choix, dépareillés bien sûr . Je n’en pouvais plus de penser à leur utilisation future, ce choix au préalable, je voyais déjà la brosse à dents pastel sur le rebord de l’évier, je suis un homme comblé. Je me fais l’effet à présent d’un hédoniste éclairé. Je crois qu’il faudra un temps d’adaptation, tu sais, je pisserai sagement dans mon bain en pensant à toi, une fois ces diableries faites, peut-être alors je serai de nouveau un homme. Un homme qui assume ses désirs et n’éprouve pas le sentiment épais et amer de n’être plus avant d’avoir été. Surtout ne t’en fais pas, te savoir encore vernie de moisissure m’assure d’avoir  longtemps ce goût dans la bouche,  qu’on en reprendrait bien encore : celui du rescapé. Je ne m’inquiète pas pour toi si c’est cela qui te mortifie le plus,. Ne t’en fais pas. Souviens-toi : Bonheur à l’imbécile, béatitude à l’homme libre. J’aurais voulu trouver quelque chose de plus intelligent à dire pour bien marquer ce qui nous sépare, mais je suis un peu las, ou plutôt non : je n’aime pas offrir ma confiture à un petit cochon comme toi. C’en est trop pour une fois. N’oublie surtout pas de signifier avec ardeur ton désarroi, de porter le deuil aussi, je sais que tu n’y manqueras pas. Car  voilà enfin que viennent poindre mes lettres de noblesse... je suis un bon salaud, ne l’oublie pas.

Elsa O.